De la famille à l’entreprise

Publié le par Bernard Pradines

De la famille à l’entreprise
De la famille à l’entreprise
De la famille à l’entreprise

Notre société est en constante évolution. Les personnes âgées n’échappent pas à des bouleversements inédits. C’est ainsi que, depuis un demi-siècle, un mouvement s’est accéléré incluant surtout :

  • l’allongement de la durée de la vie offrant des possibilités inédites[1],
  • le déplacement du lieu de la fin de la vie du domicile vers un établissement[2],
  • le déplacement de la fonction d’aide gratuite de la famille vers des services salariés à domicile ou en établissement[3].

Les conséquences de cette mutation sont nombreuses. Je citerai ici les principales d’entre elles.

Le refus de rejoindre un établissement, largement majoritaire chez les personnes âgées, entraîne une obligation quasi-générale pouvant même déboucher sur la contrainte.

La mission d’aide féminine gratuite d’autrefois a laissé place à la logique d’entreprise : professionnalisme, qualité et rentabilité. Faire le maximum de tâches avec le moins de personnels tout en respectant des normes de plus en plus contraignantes : de quoi donner des céphalées chroniques à tous les directeurs d’EHPAD, des troubles musculo-squelettiques et du burn-out chez les personnels et une culpabilité tenace dans toutes les familles.

 Ah, me direz-vous, que vous êtes dérangeant, négatif et destructeur ! Admettons ! Pourtant, pour bien remédier, il faut d’abord faire un diagnostic. Ce n’est pas parce qu’il est malaisé de changer ceci qu’il ne faut pas l’évoquer pour le comprendre et mieux l’affronter. C’est à ce déni que je m’adresse aujourd’hui après avoir constaté une certaine incompréhension teintée de gêne lors d’un colloque à Toulouse le 1er juin 2017 à l’évocation de cette dimension.

J’ai écrit le court texte ci-dessous d’après des témoignages entendus. 

Je suis aide-soignante. Je ne soigne pas ma mère car je n’en ai pas le temps et que maman habite loin de moi. Même si je me rends utile le plus souvent possible dans ma famille, j’en éprouve une grande culpabilité. De fait, ce n’était pas ainsi que ma mère, ma grand-mère et mon arrière-grand-mère s’étaient comportées. Je soigne des inconnues et des inconnus en grand nombre qui ne sont pas mes parents, ni de près ni de loin. Si mon EHPAD est situé dans un petit village, je connais peu ou prou ceux dont je prends soin. Ce n’est pas le cas si je travaille dans une grande ville.

J’ai du mal à comprendre les récriminations des familles à mon égard. Surtout quand leurs visites sont rares et pleines de reproches. Après tout, si elles ne sont pas contentes, elles n’ont qu’à reprendre le parent qu’elles nous ont confié, pour ne pas dire abandonné en s'en débarrassant. Le médecin, le directeur et le cadre veulent que nous fassions beaucoup de choses que nous n’avons  pas le temps d’effectuer. Le pire, ce sont les réunions pluridisciplinaires qui s’éternisent alors que nous n’avons pas fini nos tâches indispensables. 

La fatigue m’habite. Il en faudrait peu pour que je craque. Alors, je mettrais mes collègues dans une sacrée panade car personne ne me remplacerait. Au mieux, une intérimaire coûteuse pour la maison et ne connaissant pas les résidents, serait temporairement employée.

Je fais un beau métier mais les conditions de son exercice sont bien difficiles.

 


[1] A noter une baisse récente de l’espérance de vie. De plus l’allongement de la durée du travail compromet la durée de la retraite.

[2] Seul un français sur quatre décède à domicile. Avant 1970, la majorité de nos concitoyens y trouvaient la mort.

[3] Les EHPAD (anciennes maison de retraite) voient leur fréquentation augmenter régulièrement malgré l’amélioration des services d’aide à la personne à domicile.

 

Publié dans politique, soignants, aidants

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C
Réponse à Bernard Pradines et Louis Lacaze<br /> <br /> Je me suis autorisée à apporter ce témoignage parce que non seulement il représente à lui seul la caricature d'un système mais il est aussi source d' interrogations multiples.<br /> <br /> J'en retiendrais deux :<br /> <br /> L'EHPAD en question était un EHPAD pubique , le sacro - saint principe de laïcité se pose donc sauf que principe de laïcité ou non , le jour de Noël est un jour férié dans notre pays.<br /> <br /> Sur quelle " ualité" des salariés présents ce jour là les différents protagonistes misaient - ils pour qu'effectivement le travail se fasse malgré tout ... si ce n'est sur la notion de dévouement cuisinée à toutes les sauces alors ces mêmes protagonistes passent une partie de leur temps dans les fameuses réunions pluridisciplinaire à en fustiger le principe en clamant haut et fort que le temps des bonnes soeurs est révolu?<br /> <br /> Révolu ? <br /> <br /> Certes à condition de ne jamais avoir à prendre un gant de toilette parce que quand même , ce n'est pas leur travail ( salariés autres que AS ou agents) et que demander la contribution des familles ce jour là, vous n' y pensez pas ! ... elles paient quand même l'EHPAD assez cher chaque mois.
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L
Tout comme Constance, je reconnais que le personnel de santé n’a que trop souvent l’occasion de s’énerver, les conditions de travail du personnel soignant sont souvent évoquées sur le site. Si l’énervement peut se montrer bénéfique pour évacuer un surplus d’adrénaline, il ne conduit pas obligatoirement vers des résultats positifs. Une information objective, solidement argumentée, envoyée dans la bonne direction, que ce soit auprès des résidents, des familles, de la hiérarchie, des élus a davantage de chances d’être entendue. Une opportunité : les élus du Conseil Départemental manifestent en général de l’intérêt pour les conditions de vie du personnel et des résidents dans les EHPAD…
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C
Je continue, malgré le conseil de Louis Lacaze et de Bernard Pradines disant dans leur post de début d'année qu'il ne fallait pas s' énerver.<br /> <br /> Dans les réunions pluridisciplinaires qui s'éternisent où nous ( les AS) sommes conviés pour y faire le plus souvent seulement de la figuration je ne trouverais pas inopportun que l'organisation du jour de Noël soît inscrite à l'ordre du jour . <br /> <br /> Qui des membres de l'équipe pluridisciplinaire et des familles serait prêt à venir à l'EHPAD donner un coup de main les matins de Noël? afin que justement ce soit vraiment le jour de Noël pour les personnes âgées?<br /> <br /> Oui , je m'énerve
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P
Le fait de "s’énerver" pourrait rendre le discours incompréhensible; par contre, votre témoignage est parfaitement limpide.
C
Seulement un témoignage.<br /> <br /> Il y a quelques années je travaillais en EHPAD et mon pire cauchemar était de travailler le matin du jour de Noël.<br /> <br /> Pourquoi?<br /> <br /> Jour férié : moins d'aides - soignants et agents: 4 pour un ratio de 8 en semaine.<br /> <br /> Habitant une région de forte imprégnation catholique, la messe du jour de Noël de la paroisse desservant la commune se déroulait à la chapelle de l' EHPAD à 10H00 le matin et ce jour là plus qu'un autre beaucoup de résidents et leurs familles souhaitaient assister à l'office religieux. <br /> <br /> les familles n'arrêtaient pas d'appeler pour demander si leur aîné serait prêt ( lavé, habillé ) pour l'heure de la messe. <br /> <br /> Pas une famille ne nous proposait de s'occuper de leur père ou de la mère alors que pour certains d'entre eux leur degré de dépendance ne justifiait qu'une aide à la toilette .<br /> <br /> Resultat; de 07H00 à 10H00 du grand n'importe quoi.
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M
Le regard, l'opinion et les critiques des autres sont très souvent injustes et implacables, nous sommes jugés, condamnés et c'est sans appel, sans avoir le droit et la possibilité de se justifier car tout se passe incognito. Pourtant l'infirmier de métier que j'étais s'est retrouvé dans la situation impensable où je devais me résoudre à placer mes parents dans un service de soins de longue durée suite à une évolution importante de leur pathologie, alors que j'étais un désigné "involontaire" pour les assister dans leur quotidien. Pendant de nombreuses années, rempli de bonne volonté, j'ai accompli ma mission consciencieusement. Le temps passant, leur présence auprès d'eux devenant plus importante ne m'a laissé que peu de temps pour me "ressourcer" et continuer mes occupations personnelles. D'une paire d'heures de présence par jour, je me suis retrouvé rapidement avec un emploi du temps bloqué, huit heures de travail en milieu hospitalier, huit heures de repos et de sommeil et le reste du temps était consacré à m'occuper d'eux à leur domicile, à les assister à les entourer. J'ai dû me résoudre à les "placer" alors qu'ils s’y opposaient, et ceci sans remord, car j'estimais que j'avais accompli ma mission du mieux que je pouvais. Je leur rendais visite tous les jours. Mais cela ne m'a pas empêché de subir les quolibets, les critiques, la honte par mon entourage que l'on profère à un fils jugé indigne. A mon regret j'étais impuissant contre cet état de fait, face à la cruauté, l’imbécillité et l’intolérance de l'être humain. <br /> Les difficultés de fonctionnement d'un établissement, la pression incessante et inexorable de la direction, des cadres de santé, des familles et des résidents saupoudrées de remarques inopportunes et injustifiées, font parfois que nous nous retrouvons au bord du précipice du découragement et de la dépression. J'ai pu éviter cette situation grâce à une autosuggestion ; au moment de quitter mon poste quotidien, je me disais que même si le travail n'était pas complètement achevé, car il ne l'était jamais totalement, je m'étais honnêtement appliqué à effectuer ce que l'on attendait de moi et que j'étais en droit de pouvoir passer le relais. Pour me couper définitivement de cette ambiance, par habitude, je m'imposais un passage systématique par la salle de bains du service qui était à notre disposition. J'étais le seul à l'utiliser pour me débarrasser certes des microbes mais surtout des diverses pressions dont j'avais fait l'objet pendant la journée.<br /> Dans notre monde actuel, lorsque nous pratiquons une profession auprès des personnes en souffrance, la critique demeure envers nous. Toujours présente. Le plus important, c'est d’agir en toute sincérité, avec cœur et humanité.
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P
Ce blog est ouvert à tous. Les témoignages y sont accueillis avec le plus grand intérêt.
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R
Merci pour ce témoignage.
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