Qu’est-ce que la mort ?

Publié le par Louis Lacaze

Le Dr BJ Miller lors d’une conférence. Source : https://www.ted.com/talks/bj_miller_what_really_matters_at_the_end_of_life

Le Dr BJ Miller lors d’une conférence. Source : https://www.ted.com/talks/bj_miller_what_really_matters_at_the_end_of_life

L’épidémie de covid-19 a montré qu’accepter la mort des autres ne soulevait pas forcément d’interrogations autres que de s’en préserver soi-même. Par contre, chercher à définir ce que pourrait être la nôtre n’est pas évident. Un fait, un événement, un mot ? Devant un évènement qui nous menace, nous avons conservé les réflexes du genre animal auquel nous appartenons : nous battre, fuir, ne pas bouger.

Définir la mort en écartant toute empreinte de notre culture aboutit à un ensemble de considérations négatives : plus de pouls, plus de respiration, un cerveau qui ne fonctionne plus. Mais ce n’est pas la fin du corps : il continue de se transformer au niveau moléculaire, il deviendra de l’herbe, un arbre, des molécules dans l’air. Les gènes auront déjà été transmis aux générations suivantes. La décomposition est devenue création.

Chacun de nous peut avoir sa propre définition de la mort. Se retrouver seul, dernier membre d’une famille, être dément, incontinent, ne plus pouvoir lire, quand la médecine curative ne peut plus rien pour vous. Aux yeux du Dr BJ Miller, la mort est une force qui vous permet de découvrir ce que vous aimez et de vivre pleinement votre passage sur terre. Elle vous montre que tout en étant limité, vous faites partie d’un vaste ensemble dont vous ne serez pas totalement effacé.

Commentaires de Bernard Pradines. Très vaste préoccupation ancienne de l’humanité toute entière, voire du reste du monde vivant dont nous soupçonnons les craintes sans bien les connaitre. Un thème rarement évoqué en bonne société tant il convoque et conjugue deux appels au silence : l’évidence et la peur.

Qu’en savent les médecins ? Pas davantage que le commun des mortels, c’est le cas de le dire. Tout au plus sont-ils des témoins privilégiés de la fin de la vie. Le sujet est abordé essentiellement par le biais des religions et des philosophies. Intéressant de lire le texte ci-dessus avec ses références et non sous l’angle médical qui ne fournirait en tout cas aucun outil pour l’envisager.

La définition de la mort par le négatif de la vie est en soi une représentation parmi d’autres. Je ne suis pas sûr que celle-ci ne soit pas « empreinte de notre culture ». Comme celle qui oppose la vie à la mort. Ou encore celle du froid et de la nuit chers à Baudelaire mais pas davantage vérifiée que les flammes de l’enfer. Ou encore celle qui la nie à travers une nouvelle vie abstraite ou réincarnée. La phrase évoquant nos molécules résiduelles renvoie à une conception philosophique matérialiste qui perçoit l’âme comme constituée de matière indissociable du corps, un monisme qui s’oppose au dualisme classique âme-corps de nos traditions religieuses occidentales. N’évoquant pas la vie comme un ensemble de relations précises entre les constituants de la matière, l’auteur présente ici la version optimiste de cette philosophie, celle de la permanence et de la pérennité des composants atomiques de notre âme-corps : rien ne se perd, tout se transforme[1]. Mieux, les progrès de la génétique apportent de l’eau au moulin du désir de perpétuation de soi au point que la transmission de la vie et même la décomposition deviennent créations. Une espérance ancienne mais oubliée, digne de la quête immémoriale de survie de l’humanité.

Au fond, en lisant cet auteur, je pense à nos préoccupations nouvelles pour la nature et la planète ainsi qu’à la conscience croissante que notre sort est lié à elles. Alors perle le concept de transition, de passage sur terre qui positive le sens de notre vie. Une spiritualité non religieuse qui partage avec les religions à la fois l’âme et l’espoir. Ainsi, en ce domaine, tout devient contingent. Des bénévoles en soins de longue durée m’ont fait jadis un joli cadeau dont je suis fier au point de vous en faire connaitre  une copie privée ci-dessous : un tableau qui conjugue des cultures africaines et européennes. Quand il me fut remis, je fus qualifié de « passeur » ; un rôle dans un « passage » que je n’avais jamais perçu comme tel. Une représentation qui évoque celui qui accompagne le patient sur l’autre rive, une sorte d’expéditeur en somme.


[1] « Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau » https://tinyurl.com/5cdbs8ps

Copie privée. Tous droits réservés. B. Pradines

Copie privée. Tous droits réservés. B. Pradines

Sources :

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
un article très touchant à plusieurs titres qui invite à la spiritualité laïc sans écarter la pensée religieuse. De mon côté, du fait que chacune de nos actions provoque ses propres conséquences je suis convaincu que l'esprit de l'acteur vit à travers le présent de ces conséquences. C'est pour cette raison que l'idée d'âme n'est pas cantonnée à une dimension religieuse, elle déborde l'individu, la communauté et se livre ainsi à l'universel. cela nous oblige moralement à viser une vie bonne avec et pour autrui pour un monde juste (Ricoeur ne m'en voudra pas trop d'arranger à ma sauce son idée). En cela aussi je rejoins ton idée de passeur. la parole et l'écriture sont des outils de passage et tu les pratiques depuis longtemps avec talent. Merci Bernard !
Répondre
B
Euh, je ne suis pas toutefois candidat à la béatification. Pour en revenir à l'âme, Comte Sponville et Onfray nous laissent penser que l'âme a été longtemps confisquée par les religions avant que celles-ci ne connaissent un recul devant la rationalité. Amen.