« L'ESPOIR DE ROSE EST COMME LA MER »

Publié le par Marie-Christine Montandon

« L'ESPOIR DE ROSE EST COMME LA MER »

La nuit est claire comme toutes les nuits de pleine lune. Un léger rai de lumière s'infiltre par l'espace laissé libre à la base du volet et éclaire faiblement une chambre d'Ehpad, lieu que certains qualifient d'antre du malheur et du désespoir. Par habitude, comme à chacun de ses passages, Marie, la soignante de nuit, dirige le faisceau de sa lampe en direction du lit. La lumière blafarde caresse ainsi délicatement la silhouette de Rose, puis, à sa surprise, celle de Riton. Tous deux dorment paisiblement dans un lit à une place, allongés et blottis l'un contre l'autre. Leurs mains entrelacées forment une fleur encore en bouton, serrée sur le cœur de Rose. Marie peut percevoir l'infini de leurs rêves sous leurs paupières engourdies de sommeil et l'esquisse d'un sourire sur leurs lèvres closes. Ces deux là profitent du temps qui passe. Ils ont arrêté le compte des années. Que leur importent les chiffres, pourvu qu'ils aient l'ivresse de l'amour.

La vie de Rose n'a pourtant été qu'une succession d'espoirs déchus. Toute jeune adolescente, elle rêvait de devenir institutrice, pour transmettre une passion et offrir un moment de convivialité et de plaisir, comme on partage un excellent repas. Elle aimait les livres et les dévorait sans jamais ressentir la moindre sensation de satiété. Cependant, en tant qu'aînée d'une fratrie de 7 enfants, ses parents l'encouragèrent, dès l'âge de 14 ans, à travailler à l'usine, afin de participer aux dépenses familiales.

Par la suite, bien qu'amoureuse de Henri, Rose épousa, sans passion, Paul, le contre-maître qui supervisait son atelier, un homme un peu rustre, doué ni pour les mots ni pour les étreintes, de dix ans son aîné, mais dont la situation professionnelle paraissait enviable aux yeux de son père. Henri, quant à lui, aimait trop la mer pour rester, une vie durant, auprès d'une femme. Rêvant de voyages, il s'engagea dans la marine et dans les mois qui suivirent, éclata la guerre d'Algérie. C'est ainsi que se séparèrent leurs chemins, de façon brutale puis définitive. Elle ne garda de lui qu'une chaîne en argent, ornée d'un pendentif dans lequel il avait glissé leurs deux photos. Son mariage de raison, malgré tout et au fil du temps, se mua progressivement en mariage d'amour, mais Rose ne put jamais oublier les sensations ressenties dans les bras de Henri. Son corps garda, à jamais, l'empreinte de ses étreintes et sa bouche, le goût de ses baisers. A l'aube de ses 40 ans, Paul fut victime d'une attaque cérébrale, Rose se retrouva seule pour élever leurs 3 enfants. Heureusement, elle fut aidée par sa propre mère qui veillait sur les petits lorsqu'elle faisait les 3-8 à l'usine.

Plus tard, Rose souhaita voir sa maison s'emplir de nombreux petits-enfants pour leur offrir une jolie enfance, leur transmettre son goût pour les livres et ainsi, réparer ce qu'elle pensait n'avoir pas réussi avec ses trois fils. Elle rêvait simplement d'être une grand-mère qui gâte, fait des pâtisseries, emmène les enfants au parc ou en vacances au bord de la mer. Elle ne le devint que trop tardivement à son goût et, en froid avec sa belle-fille, elle n'eut jamais l'occasion de marcher sur une plage avec les jumelles aux cheveux blonds frisés et au regard d'azur, ni de manger une glace en observant les baigneurs.

Les années passèrent bien vite, rendant le poids de sa solitude de plus en plus lourd pour son âme sensible et son corps frêle. Alors, bien qu'elle eût toujours souhaité terminer sa vie chez elle, elle dut se résoudre à entrer en institution. Sa bibliothèque fut le seul meuble qu'elle emménagea dans son nouvel espace de vie car, malgré toutes ces déconvenues, Rose ne cessa jamais de rêver, à travers les livres, pour s'éloigner du quotidien et entretenir l'espoir.

Aussitôt son installation terminée, elle décida de profiter de la douceur de cette fin de journée ensoleillée, pour faire le tour du parc arboré. La résidence ressemblait à une immense maison bourgeoise ou mieux encore, à un mas provençal avec sa façade de couleur ocre et ses volets vert sapin. L'air était chargé d'une odeur printanière. Le parc était parfaitement entretenu avec de larges allées, pour faciliter les déplacements en fauteuils roulants, ainsi que des bancs, disposés à distance régulière, qui permettaient de s'octroyer un moment de repos, si les jambes refusaient de poursuivre leur chemin. Elle se dirigea comme une évidence vers l'un d'eux, pour faire une halte, humer l'air, sentir la caresse du soleil sur son visage, même si le banc était déjà occupé.

« Un vieil homme est assis sur un banc

Elle s'arrête pour mieux voir

Et décide de s'asseoir »

A cet instant, le temps se figea. D'abord, elle eut l'impression de reconnaître la voix de l'homme qui la saluait, puis, son regard l'hypnotisa et la déstabilisa. Une bouffée de chaleur traversa son corps, son cœur s'accéléra, elle se sentit au bord de l'évanouissement, percevant comme des sensations oubliées, enfouies au plus profond de sa mémoire, de son corps, de son cœur. Elle dut s'asseoir pour reprendre son souffle et le cours du temps. Il s'appelait Henri mais se faisait appeler Riton par le personnel et les pensionnaires de l'établissement et, contrairement au poème de Prévert, c'est l'espoir qui était assis sur un banc. Pour Rose, l'espoir avait toujours été comme la mer. Il venait et repartait telle la vague qui lèche la plage, revenant à nouveau et se retirant dans un mouvement perpétuel et éternel, s'opposant au temps qui passe et s'enfuit. Rose et Henri, réunis grâce à un lien invisible qui ne s'était jamais rompu, retrouvèrent instantanément leur complicité. Elle lui avoua, qu'après la mort de Paul, elle avait versé plus de larmes sur le pendentif qu'il lui avait offert que sur sa photo de mariage.

Dès cet instant, ils ne se quittèrent plus. Le temps étant compté, il ne fallait pas le perdre en inutilités. Leurs chambres se situaient au même étage, ils s'y retrouvaient pour des moments heureux, intimes et tendres. Cela dura jusqu'à ce que la pandémie de Covid sévisse et que soient instaurées des mesures draconiennes d'isolement. Les visites de personnes extérieures à l'établissement furent interdites, les résidents âgés et fragiles durent rester dans leurs chambres respectives, pour se protéger. Malgré ces mesures, certains d'entre eux tombèrent malades, de même qu'un bon nombre de soignants. Les cercueils de ceux qui passaient de vie à trépas étaient évacués par l'arrière de la résidence, pour échapper à la vue des survivants. Tout fut désorganisé et ce fut une période difficile pour tous. Mais malgré cela, bravant l'interdiction, Henri s'évadait parfois de sa chambre, pour embrasser et serrer Rose dans ses bras, se refusant à ressentir, à nouveau, l'immense manque qu'il avait connu sa vie durant. Ils traversèrent ensemble, bien que séparés de quelques mètres, cette nouvelle épreuve avec force et détermination.

Revint ensuite une accalmie qui leur permit de reprendre le cours de leur vie, jusqu'au décès subit et inattendu du fils aîné de Rose. Alors, chaque journée passée rajouta un poids invisible mais lourd à leur corps, tandis que la tristesse et l'ennui s'insinuaient et s'étalaient au sein de leur âme, comme une tache d'encre sur un buvard. Lassés de vivre, ils décidèrent de partir ensemble pour leur dernier voyage. Ainsi, au crépuscule, du jour et de leur vie, ils s'installèrent dans le lit de Rose, corps contre corps. Ils prononcèrent des paroles d'une tendresse infinie, échangèrent des gestes attentionnés et un dernier baiser langoureux, puis ils s'endormirent apaisés, unis à perpétuité.

Le lendemain matin, au petit jour, surprise et émue, Marie, la soignante, découvrit qu'ils avaient, tous deux, rendu leur dernier souffle, dans une dernière étreinte.

En ce mois d'août, un soleil radieux s'est invité aux obsèques de Rose et de Henri, enfants nés au printemps mais arrivés à l'hiver de leur vie. Ils n'ont pas été autorisés à rejoindre l'éternité dans un cercueil à deux places, ce qui aurait été pour eux, une façon de sceller leur union sans sacrement. Mais, comme ils se sont fait le serment de s'aimer au-delà de la mort, ils ont souhaité mêler leurs cendres.

Une cérémonie est organisée au sein de l'institution, en hommage aux personnes disparues pendant la pandémie. Dans le parc de l'établissement, on va planter un cèdre, symbole de l'espoir. Une partie des cendres mêlées de Rose et de Henri sera dispersée au pied de l'arbre, conformément à leurs dernières volontés. En rangeant les effets personnels de Rose, une de ses petites-filles a trouvé dans sa bibliothèque, un recueil de textes et de poèmes datés. Rose devait avoir à peine vingt ans lorsqu'elle a écrit, d'une écriture appliquée, ces quelques rimes dédiées à Henri :

« Je veux mourir d'amour

comme une enfant qui dort

blottie contre ton corps

à la lueur du jour.

Sous tes baisers de velours

sentir le désir monter encore

et dans un ultime effort

dans tes bras m'effacer pour toujours »

La petite-fille de Rose les prononcera lors du discours officiel, elle espère ne pas être submergée par l'émotion lorsqu'elle les lira à haute voix car, lorsqu'elle les a découvertes, ces lignes ont fait monter les larmes à ses yeux, pourtant restés secs jusqu'à lors.

Publié dans établissements

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G
histoire bien emouvante ! merci du partage
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B
Merci cher ami pour ce commentaire qui plaira à l'auteure.