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Un manque d’hommes ?

Publié le par Bernard Pradines, Christiane Réal-Poiré, René Manteau

De ci de là, les personnels en gériatrie se plaignent fréquemment du manque d’hommes parmi eux ou plutôt parmi elles.

En France, le pourcentage des femmes avoisine les 90 % parmi les salariés travaillant en EHPAD. Pas forcément surprenant quand ce sont elles qui assumaient traditionnellement, il y a peu encore, de manière purement gratuite, les tâches essentielles de l’accompagnement des personnes âgées de leur entourage familial. L’inégalité salariale en défaveur des femmes occupant ces emplois considérés comme subalternes viendrait alors compléter le tableau.

De tous temps, l'homme fut considéré comme faisant partie du sexe dit "fort". Dans un tel contexte, travailler dans un service féminisé peut parfois toucher son orgueil, tant  cette fonction semblerait dégradante à ses yeux et à ceux d’autrui. Au point d’être  l’objet de railleries.

De plus, la politique de non-reconnaissance d’un nécessaire haut niveau de qualification a pu refréner bien des ardeurs et vocations.

La première raison invoquée est la force physique afin de mobiliser les résidents dépendants.

Récemment, au cours d’une visite dans une unité de soins palliatifs à Osnabrück[1] en Allemagne, cette question a été évoquée par nos interlocutrices en réponse à notre interrogation sur des améliorations souhaitées. Les raisons avancées en sont la préférence masculine de certains patients[2] afin d’échanger sur des thèmes qui sont plutôt l’apanage de ce sexe. Un deuxième argument concerne les soins intimes qui peuvent être moins bien vécus selon le genre. La force physique vient en troisième lieu. Enfin, les soignants masculins auraient parfois une vision différente de celles des femmes, d’où un mélange d’approches considéré comme un avantage ; l'environnement de travail en serait davantage détendu.

Ainsi, les contacts professionnels entre femmes peuvent être vécus comme déséquilibrés en l’absence d’hommes. Les femmes seules, laissées entre elles, connaîtraient des relations de travail qui sont moins bonnes que si des hommes sont présents.

Au-delà de ces considérations, on peut s’interroger sur les raisons profondes, culturelles, historiques, cachées, d’un tel désir. Les modèles parentaux viennent d’abord à l’esprit. Seraient présents un glissement, une translation inconsciente du modèle habituel, traditionnel, d’accompagnement des personnes âgées. Un reflet de notre société conforme à une tradition mais totalement déformé sous l’angle de la revendication moderne d’interchangeabilité professionnelle des sexes. Autrement dit, l’accompagnement en famille, avec des rôles complémentaires dans le couple des proches aidants, subsisterait comme une référence jusque dans les institutions, services à domicile ou en établissement. J’ai soupçonné ce mécanisme dans les représentations du médecin et de l’infirmière : papa docteur et maman infirmière dans leur relation à la régression des patients. Ne pourrait-on pas l’extrapoler à rebours, au couple descendant, celui des enfants devenus des proches aidants ?

Une autre piste est celle d’une complémentarité dans les représentations générales dans la société actuelle. D’un côté des tendances masculines à la généralisation et à la théorisation, héritées de la vie professionnelle et publique plus ancienne. De l’autre la douceur féminine fondée sur le dogme d’une sensibilité féminine plus prégnante que celle des hommes, conséquence historique d’une vie au foyer au service gratuit de la famille. Ainsi, le rôle féminin prééminent dans l’éducation et les soins  destinés aux enfants prédisposerait les femmes à mieux s’occuper de la dépendance des personnes âgées. Etre maternant demeurerait alors irrévocablement une loi du genre.

Le dévouement, la patience, le charisme demandés, voire exigés, pour s'occuper de personnes âgées sont-elles des qualités relativement rares chez les hommes ? Au pire, le masochisme serait-il avant tout féminin pour accomplir des tâches exigeant empathie, abnégation, voire sacrifice ?

Ainsi peut-on relever avec  un rapport remis à la DREES en 2016[3] que « les missions dévolues aux aides-soignantes relèvent de tâches de type domestique. Elles entrent ainsi en résonance avec d’autres représentations sociales, notamment celles relatives à la division des tâches entre les femmes et les hommes. Dans un métier quasiment exclusivement féminin, les aides-soignantes font ainsi face à la difficulté de valoriser des compétences qui, dans un autre registre, relèveraient de qualités «  naturellement » associées à leur genre. Cette tension traverse les discours des personnes rencontrées, qui concilient difficilement leurs revendications en termes de compétences et de professionnalisme et la mobilisation de traits de caractère ou de qualités intrinsèques dans leur description du profil de l’aide-soignante type (bienveillance, empathie, patience, générosité, gentillesse, écoute, observation, etc.). »

Référence :

http://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/dd05.pdf

Publié dans gériatrie, soignants, aidants

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La fuite des soignants : ce qu’en pense un infirmier expérimenté.

Publié le par René Manteau

Du Moyen âge à nos jours, les établissements de soins pour personnes âgées ont subi de très grands bouleversements. Tout d'abord sont apparues les cours des miracles où étaient regroupés les mendiants, les malades, les "vieux". Ensuite ont été créées les maladreries lors des grandes pandémies de peste et de choléra, essentiellement gérées par des religieuses qui n'étaient pas rétribuées et ne comptaient pas leurs heures de présence auprès des patients. Au début du XX siècle, la sectorisation est effective ; les personnes âgées sont séparées des autres malades et sont recueillies dans des hospices. Ensuite supprimés, ils laissent place à des maisons de retraite divisées en secteurs : chronique et valide. La qualification de long séjour apparait pour des services généralement intégrés dans un centre hospitalier. Ils deviennent par la suite des « soins de longue durée ». Plus tardivement, ce sont de nouveaux services de médecine qui sont inaugurés. Ils sont qualifiés de « courts séjours gériatriques ». Le tout est englobé dans des pôles gériatriques. Dans un même temps les compétences des soignants se sont adaptées aux besoins et aux exigences des patients. Ce qui perdure c'est la foi et le don de soi des soignants à leur noble métier. Cependant les contraintes, le découragement, le peu de reconnaissances et la pression des administrations démoralisent les plus motivés.

Pourquoi cette fuite des soignants des EHPAD ?

- La rémunération insuffisante ne correspond plus à la qualification requise. La gériatrie est devenue une véritable spécialité.  Elle est une médecine pointue du grand âge intervenant sur un immense panel pathologique qui n'a de cesse d'évoluer.

- Le manque à gagner par rapport au personnel exerçant dans le libéral. Le salaire est nettement inférieur et constitué en partie de primes supprimées au moindre arrêt maladie et bien sûr à la mise en retraite.

- Les administrations mènent trop souvent une politique gestionnaire qui va presser, bousculer, voire "maltraiter" les personnels, générant ainsi le "burn out".

- La pérennité de l'emploi n'est plus d'actualité depuis longtemps, contrairement aux idées reçues.

- La liberté relative des libéraux de gérer l'emploi du temps et de n'avoir comme seul interlocuteur que le client.

- Les contraintes financières imposent un rendement qui remet souvent en question la déontologie et les règles de sécurité au détriment des soins et de l‘accompagnement du résident.

- Les exigences des familles ; elles sont aux aguets de la moindre faille dans la prestation fournie, n'hésitant pas à déposer une plainte le cas échéant auprès de l'administration ou des tribunaux. Leur rétribution à l'établissement est trop importante et injustifiée à leurs yeux. Cette situation les encourage à critiquer le personnel, voire à l’acculer. L'état d’esprit des familles a évolué ; elles exigent des prestataires ce qu'elles n'ont  pas été capables de réaliser. Ceci leur permet aussi de soulager leur conscience.

- La perturbation et même la destruction de la cellule familiale provoquée par le rythme de travail (horaires décalés, journées de congés, repos hebdomadaires souvent modifiés). Le personnel doit rester à la disposition de l'employeur et être susceptible d'être à tout moment réquisitionné.

- Le manque d'intervenants est flagrant. Il existe un important déséquilibre entre le nombre de  résidents à accompagner et le personnel nécessaire pour effectuer les tâches. De plus, la gent masculine demeure de nos jours minoritaire, au vu des manipulations et du poids à soulever. Tout ceci a pour conséquences de nombreux accidents de travail entraînant de graves incapacités permanentes. Malgré l'emploi de matériel d'aide à la manipulation, parfois trop rare et fort peu utilisé pour cause de manque de temps, ces pathologies s'avèrent fréquentes.

- Les difficultés d'un personnel épuisé ou démotivé n’obtenant pas, même à l’approche de la retraite, un poste plus adapté à son état ou à sa capacité de travail.

- L'image de la profession est méconnue. Elle est écornée, critiquée, dévalorisée, jugée a tort dégradante et insalubre, corollaire de la peur face à la vieillesse et à la mort. Là résident les fondements d’une certaine répulsion pour ceux qui exercent. Autrement dit, le soignant n’échappe pas à l’image de ceux qu’il soigne. D’où une inéluctable et parfois rapide démission. Il faut savoir que les secteurs gériatriques sont encore utilisés dans certains établissements publics comme un moyen de "mise au placard" disciplinaire pour les agents jugés inadaptés, trop récalcitrants ou contestataires dans un service de soins lorsque le service gériatrique est inclus dans un ensemble plus vaste tel qu’un centre hospitalier.

Avec toutes ces contraintes, il est exceptionnel de constater que l'exercice d'un soignant dans ce secteur de médecine gériatrique n’atteigne et ne dépasse guère les dix années.

 

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