Mon père ne portait ni bracelet ni alliance

Publié le par Louis Lacaze

Mon père ne portait ni bracelet ni alliance

Mon père n’a jamais porté son alliance, ni à plus forte raison de bracelet. Il travaillait le bois et ne voulait pas courir le risque de se faire happer un doigt ou la main par une machine. Son travail lui procurait un bon exercice physique ; il s’alimentait raisonnablement, ne buvait pas, ne faisait jamais d’excès, était solide comme un roc.

Maintenant, âgé de 95 ans, il vit dans une maison de retraite. Sa vie monotone n’a plus de but, il ne connait plus la joie de créer avec ses mains. En un mot il s’ennuie.

Comme il ne travaille plus sur des machines dangereuses il peut porter des bracelets. Pour le coup, il en a deux. Sur le premier, on peut lire son nom et le numéro de sa chambre qui est faux mais ce n’est pas grave, tout le monde le connait. Un autre bracelet, blanc celui-là, alertera le personnel s’il lui prenait l’envie de s’échapper.

Curieusement un homme qui n’aurait jamais eu l‘idée d’avoir un bracelet au poignet en porte maintenant deux. 

Il est prêt à partir. Je lui ai demandé : "As-tu peur ?" « Peur », dit-il d'une voix beaucoup plus claire que d'habitude. « Non ». Il est prêt. Maintenant je m’interroge. Quand il partira, si personne ne le retire, le bracelet émettra-t-il un bip pour prévenir de la sortie de mon père afin de le ramener dans sa chambre ?       

Commentaire de Bernard Pradines. Le procédé ci-dessus de dérision et d’humour face à la souffrance est bien connu. L’auteur y excelle. Qui n’a pas accompagné ses parents jusqu’à la fin de la vie a peut-être des difficultés pour comprendre ce mécanisme de défense. Pas les autres.

Source :

Inspiré de la publication de :

Dr Robert J. Abramson  My Father’s Jewelry

http://opinionator.blogs.nytimes.com/2015/10/28/my-fathers-jewelry/?emc=edit_tnt_20151028&nlid=67268624&tntemail0=y&_r=0

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