Faut-il changer de regard sur les personnes âgées ?

Publié le par Bernard Pradines

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Faut-il améliorer son acuité visuelle pour changer son regard ?

Figure convenue de toute interview médiatisée sur ce sujet : il faut changer le regard de la société sur les personnes âgées ! Considération devenue truisme, affirmation incantatoire et performative, un tel changement étant censé améliorer la condition de ces citoyennes et citoyens.

Faut-il améliorer son acuité visuelle pour changer son regard ? Si oui, un opticien abusif vous dira qu’il faut renouveler votre monture pour des lunettes plus onéreuses. Regardons, si j’ose dire, les choses sous un autre angle. Improductives et consommatrices de soins, inutiles et coûteuses, super loosers, voici le message subliminal que les aînés et aînées peuvent percevoir. Mieux : dépassées mais donneuses de leçons dans un monde qu’elles ne comprennent plus. Mais aussi aimées voire adorées des leurs et rendant service, en particulier dans la garde souvent indispensable de leurs petits-enfants issus de la famille resserrée, nucléaire ou monoparentale.

Regard ou plutôt représentation dans le sens que les psychologues donnent à ce terme ? Faisons court : l’idée ou l’image [1] que l’on se fait d’une réalité. En supposant que l’on puisse changer cette subjectivité par un simple effort de motivation. Aïe ! Encore la philosophie idéaliste avec son nez volontariste devenant stigmatisant en cas d’échec.

Là est la puissance du processus : dans un consensus collectif implicite voire inconscient. Dans son ouvrage « Éloge de la fuite » [2], Henri Laborit nous prévient : « Comment être libre quand une grille explicative implacable nous interdit de concevoir le monde d’une façon différente de celle imposée par les automatismes socioculturels qu’elle commande ? » Et j’y ajouterai : encore faut-il que cette grille soit perceptible.

Soyons concrets avec quelques exemples. D’où vient ce sentiment honteux de dégoût devant la sexualité du grand âge tout en clamant sa légitimité ? Comment considérer indigne une vie accompagnée d’incontinence urinaire et fécale, pire en tenir grief à la personne qui en souffre et le lui signifier ? Pourquoi utilise-t-on couramment le terme aberrant et inconséquent de « légume » ? Comment pouvons-nous souhaiter la fin de l’autrui vulnérable alors que Jean de La Fontaine nous interpelle déjà au XVIIème siècle avec trois fables [3] sur l’attachement à vivre des humains en souffrance ? Comment avons-nous organisé notre société pour avoir le sentiment d’abandonner nos aînés dans des établissements sous-dotés dont ils ne ressortent presque jamais vivants ?

Aussi longtemps que nous n’aurons pas d’explications personnelles et collectives satisfaisantes à ce genre de questions, que nous considérerons que « c’est comme ça », nous réagirons avec une culture qui comporte des éléments redoutablement primaires par leur échappement à toute morale telle que nous la concevons aujourd’hui. Eh bien mes amis, cela ne se change pas d’un coup de baguette magique. Si le démontage de nos déterminismes de pensée et de sentiments nous donne l’espoir de nous améliorer, c’est en étant dans la quête insatiable d’un avenir meilleur pour ceux qui sont dans la souffrance. La fameuse « zone d’inconfort » à la mode.

Le courage, disait le grand homme, c’est de chercher la vérité et de la dire [4]. Cela signifie que tous les témoins passifs doivent se muer en prescripteurs des indispensables progrès.

 


[1] https://livre.fnac.com/a1313523/Philippe-Albou-L-image-des-personnes-agees-a-travers-l-histoire

[2] https://livre.fnac.com/a192320/Henri-Laborit-Eloge-de-la-fuite#omnsearchpos=1

[3] « La mort et le bûcheron », » la mort et le malheureux », « la mort et le mourant »

[4] https://citations.ouest-france.fr/citation-jean-jaures/courage-chercher-verite-dire-subir-47096.html

 

Publié dans dignité

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R. 13/08/2021 10:53

Ne faudrait-il pas "changer de regard" sur les évènements actuels ? Les français dans les rues ... tous fautifs ou irresponsables ?! Je doute ... Les infirmières glorifiées il y a une année, et maintenant licenciées, jetées ??? INACCEPTABLE. Je doute de la valeur des dirigeants, qui croient "diriger" proprement (mais est-ce cela "diriger" : pousser la population à défiler par milliers pour exprimer un désaccord ?!)

R. 13/08/2021 10:48

Ah voilà un texte engagé comme je les apprécie. Etant moi-même personne âgée et porteuse d'une part non négligeable de l'Histoire française, je peux apporter un autre éclairage sur les évènements actuels, y compris sur la vie politique du pays. Ceux qui pensent différemment de la majorité ont à être entendus, aussi. J'ai défendu une telle approche en tous lieux (maisons de retraite, Unités de Vie dites Protégées quel terme impropre alors que l'on prive un nombre croissant de personnes de tous leurs ... droits / vous ferez vite le parallèle avec la période actuelle août 2021) : ayant veillé sur les dégénérescences, je me retrouve exactement dans leur situation : contenue, disait-on, pour cause de ... comme s'ils n'avaient plus le droit d'émettre leurs idées).