Troubles de la mémoire : ils n’attendent pas le grand âge
Sans attendre les atteintes mnésiques du grand âge ou d’une pathologie cognitive neuroévolutive, je voudrais vous confier deux anecdotes de ma vie.
Il y a quarante ans à Paris, il y avait encore des cabines téléphoniques dans les hôtels. Le gérant de l’un d’eux a prétendu sincèrement que j'avais téléphoné depuis ce lieu. J’ai fini par lui donner la petite somme demandée en lui précisant que je n'avais jamais téléphoné depuis ce poste. Je le laissai perplexe, perdu dans ses convictions devenues flottantes.
Tout récemment, je visitai pour la première fois une connaissance dans un EHPAD. Une aide-soignante, sans attendre ma demande de localisation, me déclara : "ah, vous revenez voir Madame X." Je fus admiratif, surpris et impressionné par tant de divination. Elle m'affirma derechef que j’étais déjà venu le matin-même pour visiter cette personne. Je lui répondis que je m'étais bien rendu là, mais qu’il s’agissait, la dernière fois, il y a une dizaine d’années, d’effectuer une formation des personnels soignants. Mon démenti ne suscita pas son changement d'avis, d’autant que je lui laissais probablement entendre, involontairement, qu’elle nécessitait une formation. Elle a manifestement cru que je me moquais d’elle. Son attitude en témoigna sans aucun doute. En fait, c’était le mari de la personne visitée qui était venu quelques heures auparavant : âge en rapport avec le mien, ainsi que barbe blanche, taille et poids (IMC >30, aïe !) comparables.
Et moi-même, combien de fois ma mémoire m’a-t-elle joué de vilains tours ?
Je comprends mieux l’indispensable prudence des enquêteurs et des Juges. Combien nous, médecins, avions du mal à reconstituer l’histoire personnelle des pathologies et traitements devant des patients hésitants ? Avantage aux nouveaux dossiers informatisés ?
Je me méfie donc du témoignage humain spontané à notre image : celle de la fragilité.
Commentaires de Marie-Christine Montandon : Votre texte fait peut-être aussi allusion aux biais cognitifs, en plus d'éventuels problèmes de mémoire.
Mais il est difficile de tout mémoriser, en particulier des personnes ou des choses que nous voyons juste un bref moment. Il suffit de tenter de nous remémorer comment était habillée une personne que l'on vient de croiser, par exemple, pour nous rendre compte que nous n'y avons pas prêté attention. Il m'arrive de me demander si je serais capable de relater avec précisions des faits, si besoin était, dans le cas où j'aurais été témoin d'un événement. Et je trouve ça effrayant.
Par ailleurs, à force de scroller sur nos téléphones, nous observons une baisse de notre attention et de notre concentration. Je l'observe en me plongeant dans un livre.
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