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soignants

Quand je manifeste avec les personnels des EHPAD

Publié le par Bernard Pradines

Le mardi 30 janvier 2018, comme partout en France, avait lieu un rassemblement devant l’Agence Régionale de Santé à Albi. Il s’agissait de protester contre la condition faite aux salariés et aux résidents des EHPAD[1]. Le contexte : désormais, la fin de la vie se produit de plus en plus souvent dans un établissement spécialisé. Même à domicile, en un demi-siècle, la professionnalisation s’est substituée en partie ou en totalité au rôle traditionnel de la famille. C’est donc une mutation sans précédent de l’accompagnement du grand âge à partir du cadre familial vers des entreprises à domicile et en établissement à laquelle nous assistons depuis quelques décades. C’est un fait social et historique nouveau, inconnu depuis le début de l’aventure humaine.

Chacun sait les énormes difficultés pour aider nos anciens devenus dépendants pour les actes de la vie quotidienne : manger, se laver, s’habiller, se mobiliser, pouvoir faire ses besoins et rester propre. Ne parlons pas de la dimension relationnelle en souffrance, pourtant cruciale pour le bien-être ou l’apaisement du mal-être de nos aînés. Elle est trop souvent sacrifiée devant la priorité des soins dits « de base » sommairement cités ci-dessus. Les résultats d’une enquête parisienne non publiée car trop honteux donnent froid dans le dos : les toilettes, mobilisations et repas sont expédiés sans ménagement.

A l’occasion de la manifestation du 30 janvier 2018 et dans un contexte de mobilisation inédite, je me suis présenté au titre de gériatre ayant exercé pendant 18 ans et demi en Soins de Longue Durée (anciens Longs Séjours). J’ai souhaité témoigner ma solidarité, mon soutien et mon affection aux personnels en lutte pour améliorer une situation dont nul ne peut honnêtement contester la gravité. J’ai pu bénéficier d’un accès au micro pour souligner d’abord le caractère indispensable d’un nombre suffisant de professionnels couplé à leur formation adéquate. Puis j’ai fait état du développement sans précédent d’un secteur privé en pleine expansion dans les services au grand âge, surtout depuis le début des années 2010. C’est ainsi que 26% du secteur sont désormais détenus par des chaines d’établissements privés qui, à l’instar des hôtels, se concurrencent, se concentrent et s’internationalisent, avec de juteux bénéfices pour les actionnaires. En faire le plus possible avec le moins de moyens humains et matériels ; ici aussi, comme dans d’autres domaines de l’économie. Ainsi, sans surprise, la logique capitaliste est-elle à l’œuvre ;  elle se confirme par le recul de la part du secteur public et celle du secteur privé à but non lucratif.

Enfin, j’ai rappelé que le ratio souhaitable d’un personnel pour un résident n’était pas un objectif révolutionnaire ou l’utopie irresponsable de syndicalistes échevelés. Il s’agit de la préconisation du Plan Grand Age proposé par … le gouvernement de Dominique De Villepin en 2006.

 

[1] EHPAD : Etablissements d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes, un acronyme désignant essentiellement les anciennes maisons de retraite.

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La fuite des soignants : ce qu’en pense un infirmier expérimenté.

Publié le par René Manteau

Du Moyen âge à nos jours, les établissements de soins pour personnes âgées ont subi de très grands bouleversements. Tout d'abord sont apparues les cours des miracles où étaient regroupés les mendiants, les malades, les "vieux". Ensuite ont été créées les maladreries lors des grandes pandémies de peste et de choléra, essentiellement gérées par des religieuses qui n'étaient pas rétribuées et ne comptaient pas leurs heures de présence auprès des patients. Au début du XX siècle, la sectorisation est effective ; les personnes âgées sont séparées des autres malades et sont recueillies dans des hospices. Ensuite supprimés, ils laissent place à des maisons de retraite divisées en secteurs : chronique et valide. La qualification de long séjour apparait pour des services généralement intégrés dans un centre hospitalier. Ils deviennent par la suite des « soins de longue durée ». Plus tardivement, ce sont de nouveaux services de médecine qui sont inaugurés. Ils sont qualifiés de « courts séjours gériatriques ». Le tout est englobé dans des pôles gériatriques. Dans un même temps les compétences des soignants se sont adaptées aux besoins et aux exigences des patients. Ce qui perdure c'est la foi et le don de soi des soignants à leur noble métier. Cependant les contraintes, le découragement, le peu de reconnaissances et la pression des administrations démoralisent les plus motivés.

Pourquoi cette fuite des soignants des EHPAD ?

- La rémunération insuffisante ne correspond plus à la qualification requise. La gériatrie est devenue une véritable spécialité.  Elle est une médecine pointue du grand âge intervenant sur un immense panel pathologique qui n'a de cesse d'évoluer.

- Le manque à gagner par rapport au personnel exerçant dans le libéral. Le salaire est nettement inférieur et constitué en partie de primes supprimées au moindre arrêt maladie et bien sûr à la mise en retraite.

- Les administrations mènent trop souvent une politique gestionnaire qui va presser, bousculer, voire "maltraiter" les personnels, générant ainsi le "burn out".

- La pérennité de l'emploi n'est plus d'actualité depuis longtemps, contrairement aux idées reçues.

- La liberté relative des libéraux de gérer l'emploi du temps et de n'avoir comme seul interlocuteur que le client.

- Les contraintes financières imposent un rendement qui remet souvent en question la déontologie et les règles de sécurité au détriment des soins et de l‘accompagnement du résident.

- Les exigences des familles ; elles sont aux aguets de la moindre faille dans la prestation fournie, n'hésitant pas à déposer une plainte le cas échéant auprès de l'administration ou des tribunaux. Leur rétribution à l'établissement est trop importante et injustifiée à leurs yeux. Cette situation les encourage à critiquer le personnel, voire à l’acculer. L'état d’esprit des familles a évolué ; elles exigent des prestataires ce qu'elles n'ont  pas été capables de réaliser. Ceci leur permet aussi de soulager leur conscience.

- La perturbation et même la destruction de la cellule familiale provoquée par le rythme de travail (horaires décalés, journées de congés, repos hebdomadaires souvent modifiés). Le personnel doit rester à la disposition de l'employeur et être susceptible d'être à tout moment réquisitionné.

- Le manque d'intervenants est flagrant. Il existe un important déséquilibre entre le nombre de  résidents à accompagner et le personnel nécessaire pour effectuer les tâches. De plus, la gent masculine demeure de nos jours minoritaire, au vu des manipulations et du poids à soulever. Tout ceci a pour conséquences de nombreux accidents de travail entraînant de graves incapacités permanentes. Malgré l'emploi de matériel d'aide à la manipulation, parfois trop rare et fort peu utilisé pour cause de manque de temps, ces pathologies s'avèrent fréquentes.

- Les difficultés d'un personnel épuisé ou démotivé n’obtenant pas, même à l’approche de la retraite, un poste plus adapté à son état ou à sa capacité de travail.

- L'image de la profession est méconnue. Elle est écornée, critiquée, dévalorisée, jugée a tort dégradante et insalubre, corollaire de la peur face à la vieillesse et à la mort. Là résident les fondements d’une certaine répulsion pour ceux qui exercent. Autrement dit, le soignant n’échappe pas à l’image de ceux qu’il soigne. D’où une inéluctable et parfois rapide démission. Il faut savoir que les secteurs gériatriques sont encore utilisés dans certains établissements publics comme un moyen de "mise au placard" disciplinaire pour les agents jugés inadaptés, trop récalcitrants ou contestataires dans un service de soins lorsque le service gériatrique est inclus dans un ensemble plus vaste tel qu’un centre hospitalier.

Avec toutes ces contraintes, il est exceptionnel de constater que l'exercice d'un soignant dans ce secteur de médecine gériatrique n’atteigne et ne dépasse guère les dix années.

 

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