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Mon père ne portait ni bracelet ni alliance

Publié le par Louis Lacaze

Mon père ne portait ni bracelet ni alliance

Mon père n’a jamais porté son alliance, ni à plus forte raison de bracelet. Il travaillait le bois et ne voulait pas courir le risque de se faire happer un doigt ou la main par une machine. Son travail lui procurait un bon exercice physique ; il s’alimentait raisonnablement, ne buvait pas, ne faisait jamais d’excès, était solide comme un roc.

Maintenant, âgé de 95 ans, il vit dans une maison de retraite. Sa vie monotone n’a plus de but, il ne connait plus la joie de créer avec ses mains. En un mot il s’ennuie.

Comme il ne travaille plus sur des machines dangereuses il peut porter des bracelets. Pour le coup, il en a deux. Sur le premier, on peut lire son nom et le numéro de sa chambre qui est faux mais ce n’est pas grave, tout le monde le connait. Un autre bracelet, blanc celui-là, alertera le personnel s’il lui prenait l’envie de s’échapper.

Curieusement un homme qui n’aurait jamais eu l‘idée d’avoir un bracelet au poignet en porte maintenant deux. 

Il est prêt à partir. Je lui ai demandé : "As-tu peur ?" « Peur », dit-il d'une voix beaucoup plus claire que d'habitude. « Non ». Il est prêt. Maintenant je m’interroge. Quand il partira, si personne ne le retire, le bracelet émettra-t-il un bip pour prévenir de la sortie de mon père afin de le ramener dans sa chambre ?       

Commentaire de Bernard Pradines. Le procédé ci-dessus de dérision et d’humour face à la souffrance est bien connu. L’auteur y excelle. Qui n’a pas accompagné ses parents jusqu’à la fin de la vie a peut-être des difficultés pour comprendre ce mécanisme de défense. Pas les autres.

Source :

Inspiré de la publication de :

Dr Robert J. Abramson  My Father’s Jewelry

http://opinionator.blogs.nytimes.com/2015/10/28/my-fathers-jewelry/?emc=edit_tnt_20151028&nlid=67268624&tntemail0=y&_r=0

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Face à la rupture d’un cloisonnement

Publié le par Louis Lacaze et Bernard Pradines

Face à la rupture d’un cloisonnement

Le monde des soins palliatifs a brutalement été transformé par la violence de la covid-19. La mort est présente partout. Le praticien, surmené, fatigué, a perdu le sentiment de contrôler la situation, se retrouve isolé par les mesures de distanciation, n’est plus amarré à son port d’attache.

Démoralisé par un sentiment d’impuissance et l’absence de perspectives rassurantes, il peut lui arriver de se sentir inefficace, incapable de prévoir l’avenir, de respecter la cloison classique qui sépare le patient du soignant. Il le rejoint à son corps défendant dans cet espace où la mort est omniprésente, compagnon de route sur un itinéraire particulièrement dangereux.

Accompagner un patient sur le chemin de la mort permet au praticien de découvrir qu’il y a moins de différence entre lui et le mourant et peut atténuer une tendance au catastrophisme : il aimerait être plus efficace mais l’aide qu’il apporte est loin d’être sans effet. Cette rupture d’un cloisonnement patient-soignant peut représenter un apport positif en mêlant deux univers d’humanité.

Commentaires de Bernard Pradines.

En nous transmettant ce texte venu des USA, Louis Lacaze nous montre un chemin encore mal exploré : celui du retentissement de l’accompagnement répétitif de la fin de la vie sur l’entourage soignant. Dans notre culture, il existe en effet un cloisonnement de la pensée, un clivage pour employer un mot à la mode : le patient et sa famille sont censés souffrir de la perte de soi-même ou de l’être cher. Les choses sont pourtant infiniment plus complexes. De leur côté les soignants sont réputés blindés pour pouvoir supporter l’image renouvelée de leur propre fin. Ici aussi la diversité est au rendez-vous des idées simples.

L’argument conclusif facile le plus courant est le suivant : il s’agit d’une affaire intime, personnelle, variable selon les individus. Et si cette appréciation était elle-même un mécanisme de défense pour masquer ses propres doutes, des sentiments inavouables répandus ! Nous sommes des êtres mimétiques, soucieux souvent inconsciemment de faire comme tout le monde, de ne pas se faire marginaliser, ce qui était très dangereux dès la tribu grégaire de la préhistoire. Et s’il en subsistait une extrapolation ici : celle de ne pas faire comme tout un chacun, c’est-à-dire mourir. Ou bien à l’inverse la crainte irrationnelle d’être emporté avec celui qui « rejoint l’autre rive ». Pas interdit que je pérore sur ce sujet plus longuement dans un article futur.

Source

Publié dans Covid-19, soins palliatifs

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