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Comment devenir invisible

Publié le par Louis Lacaze

Comment devenir invisible

Les romanciers nous ont souvent proposé des personnages capables de devenir invisibles et de circuler librement parmi la population. Vous pouvez rejoindre ces personnages de roman, vous n’avez pas besoin de porter de vêtement miracle, il vous suffit d’avoir plus de 55 ans.

Bref, j’ai découvert que, pour devenir invisible, il vous suffit d’être vieux et tout gris. Prenez l’aspect d’un vieux, ayez des cheveux blancs ou gris, vous serez invisible. Je m’en suis aperçu lors d’une réunion où assistaient des personnes d’âges différents. Les plus jeunes ne prêtaient pas attention aux plus âgés, comme s’ils n’existaient pas. Leurs regards ne se croisaient pas. On notait la présence des vieux puis ils devenaient définitivement invisibles.

Comme je suis anthropologue, j’ai voulu tenter une expérience. J’ai 50 ans, quelques cheveux. Pour avoir l’air dans le vent je me suis rasé la tête, j’ai supprimé la barbe, et rajeuni mon apparence pour prendre l’allure d’un quadragénaire. J’ai circulé en ville, je suis allé à la poste, dans les magasins. Régulièrement les gens croisaient mon regard, m’adressaient un sourire, souvent la parole, je faisais partie du clan.

Ensuite je me suis laissé pousser la barbe, les cheveux, ce qui a pris un mois. Alors que je m’étais rajeuni de dix ans, je me vieillissais de dix ans. La différence a été frappante. Je ne croisais pratiquement plus de regards. On ne me parlait plus. Je pouvais marcher tout près des gens sans qu’ils remarquent ma présence. J’étais moins intéressant qu’un chien au bout de sa laisse, qu’un bébé sur sa poussette. J’occupais un certain espace mais le regard des autres me traversait sans me voir.

Puis je me suis aperçu que, pour certaines personnes, je n’étais pas invisible : les personnes âgées pouvaient m’adresser un léger sourire, montrant que je faisais partie de leur monde.

Un public qui s’enferme dans un univers égoïste se coupe de la réalité environnante. Ignorer la présence des seniors rend aveugle, tout comme l’ignorance, les idées reçues, le fanatisme, la haine et les extrémismes. Faisons l’effort de voir la réalité telle qu’elle existe, même grise et chargée d’années.

Sources :

Nos lecteurs pourront avoir la curiosité de découvrir d'autres publications du Pr Singer, certaines peuvent être particulièrement pittoresques :

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Ce grand imposteur d’Alzheimer

Publié le par Véronique

Ce grand imposteur d’Alzheimer

En cette fin de matinée, rien ne réussit à l’apaiser. Un peu plus tôt, elle a pris son petit-déjeuner, réclamant un café crème et un croissant au beurre puis elle a refusé, offusquée, l’aide à la toilette, arguant avec dédain qu’elle n’était plus une gamine.

Dans ce lieu collectif avec des horaires et des règlements, se mélangent des flashs de l’hôtel Beau Soleil et du pensionnat St Joseph de son adolescence.

Mais elle est désormais une jeune femme libre, jeune et moderne comme en témoignent sa tenue de denim, ses grosses bagues aux doigts et ses longs cheveux clairs balayant ses épaules.

Elle déclare qu’elle s’est arrêtée ici pour la nuit et qu’il est impératif qu’elle rentre chez elle.

Elle arpente les couloirs, en quête de renseignements et cherche un responsable.

Elle réclame ses clés et ne sait plus où est garée sa voiture, elle panique, c’est sûr on la lui a volée.

"Comment, ici ce n’est pas un hôtel mais arrêtez de raconter n’importe quoi, dîtes que je suis folle pendant que vous y êtes !"

Chaque jour, elle répète inlassablement son histoire. Une semaine, un mois, un an, quatre ans qu’elle est arrivée hier dans ce gite de passage cherchant son chemin pour rentrer au bercail.

Ce jour-là, quelqu’un lui dit une énième fois qu’elle est à la maison de retraite. Et pour la première fois, elle ne se rebiffe pas et lance cette phrase avec effroi :

"C’est la mascarade dans ma tête".

Ces mots d’une grande lucidité me touchent au cœur et me laissent bouche bée.

Je visualise ce jeu de dupe de son pauvre cerveau criblé de plaques séniles qui travestit la vérité, l’empêche de raisonner, d’élaborer comment rentrer.

Je vois défiler avec ses yeux, tous ces gens qui l’entourent, ces grimaces et ces cris, ces femmes en blanc et ces vieux recroquevillés dans leurs fauteuils coquilles.

Je vois la grande scène de sa vie qui joue une tragédie hypocrite en effaçant les actes et supprimant les vers.

Tous ces acteurs tartuffes qui manipulent ses journées, veulent lui faire croire que sa mère est morte, que sa maison est vendue, qu’elle habite ici depuis plusieurs années.

Pieds et poings liés par ce grand imposteur d’Alzheimer, elle n’a d’autres choix que de partir en tournée dans son passé, de s’éloigner toujours plus loin de ce présent au décor effrayant.

A chaque étape, elle laisse un peu plus d’elle-même, désapprenant comment jouer au jeu de sa vraie vie.

Repose-toi, Alexia, le rideau est tiré, Alzheimer n’aura pas, le plus beau, le plus pur:

L’essence de toi-même.

 Véronique / AMP en EHPAD

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